"Droit dans ses bottes de pompier volontaire, Eric Breteau assume. A la barre de la cour criminelle de N'Djamena, il affiche des certitudes intactes ; "Children Rescue", nom utilisé au Tchad par L'Arche de Zoé, se détache en lettres écarlates dans le dos de son T-shirt blanc immaculé.
Au premier jour du procès pour "tentative d'enlèvement" de 103 enfants, vendredi 21décembre, le fondateur de l'association a longuement assuré sa propre défense, affirmant avoir voulu "sauver des enfants du Darfour" en agissant "au grand jour", muni de "tous les documents".
Une manière de réfuter en bloc l'accusation du parquet tchadien, qui reproche au Français d'avoir menti à trois niveaux : faire passer des petits Tchadiens pour des Soudanais victimes des tueries au Darfour, des enfants élevés en famille pour des orphelins, et surtout masquer leur destination ultime : la France.
Dans la petite salle d'audience gardée par des policiers antiémeute armés, deuxcents personnes – représentants des familles partie civile, avocats et journalistes – se serrent dans la chaleur à peine atténuée par quelques ventilateurs poussifs. Le président Ngarhondo Djidé, souriant, libéral dans sa gestion de la parole mais peu pugnace, paraît dépassé par ce procès hors norme, tellement en vue qu'une vingtaine d'avocats s'y bousculent.
Dans ce dossier soumis à l'influence des chefs d'Etat français et tchadien, le magistrat tente de relever le défi liminaire lancé par l'avocat général : "prouver à l'opinion nationale et internationale qu'aucune pression ne viendra ébranler votre conscience." Les avocats de la défense relèvent plusieurs entorses au "juridiquement correct" : un assesseur sort de sa neutralité en affichant sa conviction de la culpabilité des accusés; une coupure de Paris-Match illustrant les faux pansements appliqués aux enfants pour justifier leur transfert est brandie par les magistrats alors qu'elle n'a pas été versée au dossier; un avocat des parties civiles présente un témoignage sur son téléphone portable.
Mais Eric Breteau bénéficie, lui aussi, de cette élasticité procédurale. Pendant une heure, il a lu une déclaration écrite où il a consigné sa version des faits : la bonne foi d'un homme au grand c½ur abusé par des intermédiaires tchadiens.
"Notre ONG a décidé de venir en aide aux enfants orphelins du Darfour", a-t-il déclaré. Il s'agissait d'"obliger la France" à respecter les conventions sur l'asile qu'elle a signées. L'opération n'était "pas clandestine", puisque "nous avons informé la présidence de la République française, les ministères des affaires étrangères et de la justice, les médias (...)".
Le changement de nom de l'association, qui suggère une volonté de dissimulation ? C'était pour "éviter toute fuite vers les services de renseignement soudanais". Quel aurait été l'avenir des enfants en France? "Une fois instruits, ils auraient eu la liberté de rester ou de revenir dans leur pays", a affirmé M.Breteau, parlant d'"accueil" des enfants mais niant tout véritable projet d'adoption. Aux accusations portant sur la nationalité et la qualité d'orphelin des enfants, le fondateur de L'Arche de Zoé trouve aussi réponse : une dizaine de fois, il qualifie de "menteurs" les intermédiaires soudanais et tchadiens qu'il avait chargés de prospecter les villages à la recherche d'enfants.
Mis en cause, Souleymane Adam Ibrahim, 57ans, un marabout soudanais réfugié au Tchad, paraît bien isolé sur le banc des accusés. On ne lui donne pas la parole. Selon Eric Breteau, le cheikh à barbe blanche certifiait que les enfants qu'il ramenait en charrette au centre de Children Rescue à Adré (est du Tchad) étaient des orphelins du Darfour.
"Il nous donnait des précisions sur la localisation de leurs villages, sur les conditions de la mort de leurs parents, dénonce Eric Breteau : il était impossible pour nous, expatriés, de déceler ses mensonges. Nous avons été bernés." L'humanitaire allègue même de sa propre ignorance du contexte local : "Je n'avais pas de raison de douter alors que je ne connais pas la culture ni la région." Disert sur les turpitudes de ses employés locaux, Eric Breteau l'est nettement moins à propos du fait qu'il a caché aux Tchadiens son projet d'amener les enfants en France. Pourquoi en a-t-il informé les autorités de l'Etat à Paris, mais pas à N'Djamena, se contentant de déposer un plan de vol à l'aéroport d'Abéché? "Je n'ai pas trouvé indispensable d'informer les ministères", glisse-t-il, embarrassé, après avoir reconnu : "C'est une très bonne question."
Philippe Bernard.
mon avis:
On peut se questionner sur l'indépendance et l'objectivité de la Justice Tchadienne lorsqu'un des juges devant statuer sur l'équité, donne son ressentit sur les parties au procès. A fortiori, la présomption d'innocence a valeur constitutionnelle en France et consacrée en Europe par la Cour européene des droits de l'Homme, n'a t'elle pas vocation à jouer au Tchad ?
Deux principes fondamentaux sont ainsi bafoués au détriment de nationaux français et le président de la République Sarkozy préfere s'afficher avec un mannequin, plutot que de faire valoir des droits qu'il a si vite oublié après les avoir défendu.